Daniel Wilhem

Chien de lisard

  Julien Sorel, assis sur le toit de la scierie, néglige les machines. Il se promène dans son livre préféré. Son père le surprend, le brutalise, l’arrache à son poste de surveillance, le ramène au foyer et, le lendemain, le traite de chien de lisard. Aujourd’hui, l’injurié a pris une revanche. Comme des chiens que plus personne ne siffle, les « fous de littérature » (il y a des exemples) savent qu’ils ne sont plus seulement des lecteurs ou des liseurs, mais de bons lisards.

280 pages

140 x 205 mm

20 € / 25 CHF

Date de parution : janvier 2017

ISBN 978-2-940601-01-1

Loin de son poste de surveillance, Julien se plonge donc et s’égare dans Le Mémorial de Sainte-Hélène. Il ne voit plus les haches brandies par ses géants de frères, ne compte plus les troncs équarris, roulés sur des copeaux énormes, portés un à un dans la scierie, et poussés vers la machine qui les débite en planches. Et soudain, le vieux Sorel est là, gesticulant au milieu du hangar, cherchant son fils dans les hauteurs, le découvrant assis à califourchon sur une des poutres du toit. Il l’apostrophe, saute sur la passerelle, enchaîne des coups. Le premier fait tomber le livre dans le ruisseau. Le second frappe la tête. Le troisième atteint une épaule. C’est le point de départ du Rouge. C’est aussi le centre dérobé qui se déplace sous la pression du roman de mœurs. On le sait et on l’a dit sur tous les tons : pour raconter un fait divers, pour justifier aussi la triste affaire Berthet, Stendhal oppose un jeune homme pur et criminel à tous les monstres de besogne, de niaiserie, de veulerie, d’envie, de cupidité. Mais surtout, il grossit l’histoire du héros identifié à ses livres, lié à ses bibliothèques de fortune, soucieux de trouver dans tout ce qu’il lit de quoi agir, improviser, et apprendre à mourir. La « manie de lecture » de Julien, qui nous renvoie aux livres du Livre, est si vivace qu’elle réussit à soutenir, voire à déterminer toute son existence fictive.

 

Et puis, il arrive aussi que certaines liaisons durent plus longtemps que toutes celles que la fiction a rendues dangereuses. Le personnage de Laclos a eu certainement la leçon qu’il préméditait. Il en savait certainement plus long que ses juges imaginaires et ses juges réels. Il a emporté, on ne sait où, les mystères de sa séduction. Stendhal, encore lui, ne reprend pas les hypothèses des critiques. Dans La vie de Henri Brulard, ce n’est pas Mme de Merteuil, mais plutôt son modèle, Mme de Montmaur, qui surgit, vingt-cinq après la publication du roman « libertin ». Dans les quelques pages que Laclos n’aura pas écrites, on découvre un adolescent embarrassé, qui se morfond, qui n’a vu du monde des adultes que « ce que l’on peut voir par le cou d’une bouteille ». Il est reçu chez les amis de ses parents, dans une maison grenobloise. Il se sent perdu devant les bibelots, les bergères défraîchies. Mais il a rencontré l’héroïne sévère qui époustouflait ses lecteurs aînés et qui, retirée en province, tient à offrir des douceurs à ses visiteurs. Stendhal se raconte comme le ferait un acteur : « Elle était vieille maintenant, riche et boiteuse. Cela, j’en suis certain ; quant au moral, elle s’opposait à ce que l’on ne me donnât qu’une moitié de noix confite quand j’allais chez elle au Chevallon, elle m’en faisait toujours donner une tout entière. »

 

 

 

Daniel Wilhem a publié des essais sur Blanchot, Klossowski et sur les figures de l’ironie dans l’œuvre des romanciers viennois ou des romantiques allemands. Il a fondé et dirigé la revue et la collection Furor de 1980 à 2000.

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