Vincent Kaufmann

Déshéritages

  Les œuvres importantes ne naissent pas de trafics d’influence précautionneusement inventoriés par le notariat philologique, mais au contraire d’interruptions, d’héritages refusés, de pannes et d’accidents dans les romans familiaux. Là où il y avait un héritage, je romps pour advenir. Je suis voué à écrire dans ou en vue de ce qui est décrit ici en termes de déshéritage, et c’est une chance.  On convoque à cet effet les exemples de Stéphane Mallarmé, Francis Ponge, Louis Aragon, Guy Debord ou Olivier Rolin, qui tranchent, pour le moins, avec l’obsession patrimoniale de notre temps.

 

176 pages

140 x 205 mm

18 € / 21 CHF

Date de parution : octobre 2015

ISBN 978-2-9700925-6-8

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Mallarmé, l’expert en deuils familiaux, et pour cette raison sans doute tout en distance et en ironie, fréquentait déjà les anarchistes et les cabarets proto-dadaïstes. Ne l’oublions pas, car sinon nous risquerions du même coup d’oublier que sa leçon principale, comme celle de Debord, est une leçon de liberté. Il n’hérite de la grande tradition lyrique française que pour en achever, à la suite de Baudelaire, le retournement, pour la vouer à l’impiété, à l’absence de croyance.

 

À la place du prophète (Hugo et ses spectacles divins), on ne trouvera désormais qu’un petit prof d’anglais un peu pitre à force de préciosité, qui nous confronte à ses énigmes, les nôtres tout aussi bien, puisqu’elles sont pétries de nos croyances. Ou un petit Ponge perpétuellement sans le sou, qui a largué toutes les amarres surréalistes et autres pour se réinventer hors-transmission, hors-tradition, comme son lointain ancêtre Malherbe, le seul dont il veuille bien hériter.

 

En fin de compte, s’il y a quelque chose qui se transmet, c’est cela : la passion de l’interruption, de la discontinuité, la table rase de ceux qui naissent plus ou moins ruinés et qui s’arriment à leurs ruines pour en émerger dans leur singularité, pour nous donner à lire la liberté qu’ils ont su y trouver. Nous les lisons parce que nous ne pouvons pas les suivre, parce qu’ils n’ont pas voulu être suivis et parce qu’ils nous apprennent à nous passer d’héritage.

 

 

 

 

Vincent Kaufmann est professeur de littérature et d’histoire des médias au MCM Institute de l’Université de St.Gall en Suisse. Il est notamment l’auteur de L’Équivoque épistolaire (Minuit), Poétiques des groupes littéraires ( PUF  ), Guy Debord : La Révolution au service de la poésie (Fayard  ) et de La Faute à Mallarmé. L’aventure de la théorie littéraire (Seuil ).