Daniel Wilhem

Jivaros

  En 1928, Paulhan demande à Grenier d’imaginer une disparition définitive du roman. En 1945, entre deux disputes avec les écrivains blancs, il se dit accablé par les romans visionnaires. Entre-temps, il a vu, dans le bureau où il recevait, des têtes qui tombaient une à une. Et puis, des fortes têtes, qu’il s’est chargé de réduire. Enfin, quelques bons auteurs qui savaient se servir des têtes réduites pour épouvanter, pour faire reculer un temps les gros marchands de la prose française.

208 pages

140 x 205 mm

19 € / 22 CHF

Date de parution : mars 2015

ISBN 978-2-9700925-5-1

Ils se sont mis à neuf pour lancer d’ici leur assaut contre les romanciers visionnaires. Kleist est venu avec un rêve double. Büchner se souvient de ses deux coups de foudre. Schnitzler a écrit un monologue d’officier. Zweig détient une lettre anonyme. Paulhan et Queneau ont retrouvé une autre drôle de guerre. Leiris a des alphabets dans ses réserves. Bataille se charge des corvées divines. Barthes, le dernier appelé, brouille déjà les propagandes.

 

Le critique qui les a réunis, en effaçant les âges et des frontières, croit savoir que les romans à message sont de retour. On lui répète sur tous les tons que les contemporains n’aiment plus que les fictions morales et, pour tout dire, cette sorte de prose dont la thèse se passe, quelle que soit la narration, du roman. Mais il aurait tort de paniquer. Il peut dormir tranquille. Ses invités ont donné raison à Queneau qui rappelle que « n’importe qui peut pousser devant lui comme un troupeau d’oies un nombre indéterminé de personnages apparemment réels à travers une lande longue d’un nombre indéterminé de pages ou de chapitres ».

 

Et surtout, les auteurs à l’assaut savent comment opposer les petites formes ( ou les têtes qu’ils ont su réduire ) au roman qui est devenu le plus incertain des genres, depuis que les narrateurs ne maîtrisent plus le récit des armées victorieuses ou n’importe quel portrait de famille. Sans rien céder aux déserteurs, autres héros de nos dernières années, qui vantent les textes fragmentaires et les recueils de maximes, ils ont fait de leurs formes subtiles autant de forces qui portent les fables, les contes, les nouvelles, les envois. Évidemment, ces forces resteront, dans ce qu’ils écrivent contre les prophéties, nécessairement cachées. Mais on devine à quoi elles servent : à inventer sur le langage littéraire, et non sur le marché des opinions, trois ou quatre idées justes.

 

 

 

Daniel Wilhem a publié des essais sur Blanchot, Klossowski et sur les figures de l’ironie dans l’œuvre des romanciers viennois ou des romantiques allemands. Il a fondé et dirigé la revue et la collection Furor de 1980 à 2000.

Acheter