Daniel Wilhem

Mainmise

Des juges répètent depuis longtemps que seuls les propriétaires ont le pouvoir de céder les biens qu’ils ont en leur possession. Mais ils ont mille opinions sur la mainmise qui tourmente cer­tains écrivains émancipés. Blanchot parle d’un lecteur dissimulé dans son roman. Klossowski, d’un narrateur devant ses tableaux instantanés. Walser, de l’élève ou du promeneur, après ses écoles. Ces trois auteurs nous montrent que celui qui met la main sur l’autre peut, non s’il le doit, plutôt s’il le faut, la retirer.

144 pages

140 x 205 mm

17 € / 21 CHF

Date de parution : novembre 2020

ISBN 978-2-940601-10-3

Note

 

Comme tous les pensionnaires de l’Institut, il ne parlait pas du rang qu’il fallait tenir et il n’en sortait que pour des jeux de préau où chacun s’inquiétait, parce qu’un jour un imbécile, pendant la chamaille, avait caché une pierre dans sa boule de neige. En somme, son consentement sophistiqué remplaçait le plus souvent les vœux de silence que les personnages du conte partagent avec ceux qui rient divinement et mortellement. Il se convainc maintenant qu’il saura se rappeler, autre part, que son directeur ne tenait pas le monde en main. L’ordre qui durait et se prolongeait n’avait jamais manqué à ceux qui enseignaient et aux élèves qui les voyaient s’endormir. La concorde apparente n’avait jamais été réclamée, troublée, contestée, rompue, puis rétablie. Elle tenait tout entière dans la conduite adaptée des apprentis. Elle était sans doute une mascarade, même si le roi sans sujet, retranché au dernier étage, n’avait plus besoin d’un bouffon. L’effronterie et l’insolence qu’elle suscitait déplairont encore aux grincheux et aux maussades qui n’ont jamais vu la marotte que le narrateur emportera dans ses bagages. Plus tard, on suivra les deux promeneurs qui progressent vers les collines, les dunes, leurs déserts. Ils n’ont rien à dénoncer, plus rien à prévoir. Le plus jeune des complices ne donne pas de nom à la victoire ou à la défaite sur la partie adverse qui aurait provoqué on ne sait quel discours de conquête. Le héros de Walser est au début de son émancipation. Il a découvert, après toutes ses classes, que l’apprentissage, fidèle aux exemples inimitables que nous donnaient des maîtres anciens, pourrait entrer plus tard à nouveau dans un roman.

(Mainmise, p. 45)

 

 

 

Daniel Wilhem a publié des essais sur Blanchot, Klossowski et sur les figures de l’ironie dans l’œuvre des romanciers viennois ou des romantiques allemands. Il a fondé et dirigé la revue et la collection Furor de 1980 à 2000.